Traversée du désert… numérique


A l’heure où il ne reste plus une seule zone de la terre non explorée, cartographiée ou numérisée je viens de me livrer à une exploration d’un genre nouveau : deux pleines semaines sans autre source
d’informations que quelques minutes de radio chaque jour le temps d’aller chercher un journal tout ce qu’il y a de plus papier, pas de télévision, pas de 3G, pas de Facebook et pas de Twitter.

Deux semaines donc, bien à l’abri dans un chalet d’alpage avec pour horizon le Mont-Blanc, pour fond sonore les cloches des troupeaux d’Abondance, entre randonnées romantiques (avec tout de même un check Foursquare de temps en temps) et des milliers de pages d’une littérature feuilletée chaque soir « à l’ancienne ».

J’avais bien choisi ma quinzaine… entre les émeutes de Londres et Crise boursière.

N’ayant accès qu’une fois par jour à la façon dont l’actualité prenait forme, se développait et retombait comme pluie d’averse je n’en avais qu’une vision figée. Il ne me restait plus que les flaques pour constater qu’il avait plu ou plutôt la taille des titres et la vibration des éditoriaux pour mesurer l’intensité des événements.

De retour depuis quelques heures, replongé goulûment dans les tweet, les post et l’info en continu, je mesure à la fois le bonheur de ces deux semaines de sevrage et la rapidité avec laquelle certaines informations me surprennent parce que je n’en ai pas vécu la genèse. Les images animées me révèlent une analyse que la photo me cachait (la photo de Moubarak en une de la presse il y a dix jours ne montrait pas la flamme qui brille dans ces yeux dés que l’image s’anime) et  l’analyse de l’échec de la communication sur Twitter d’une grande banque française m’éclaire bien mieux que bien des commentaires quotidien du cahier saumon du Figaro.

J’entends déjà quelques voix monter pour me traiter d’incorrigible Geek, Dweeb ou même Dork

Et bien non, tout simplement je suis interpellé : Interpellé lorsque je comprends le poids que prend l’Instant dans notre compréhension du monde, Interpellé du plaisir que j’y prends, Interpellé de voir que la mise à disposition instantanée de l’information commence à avoir un impact significatif sur le fonctionnement de nos cerveaux (lire « conséquences cognitives de l’accès simplifié à l’information« ), Interpellé surtout de savoir que les premières conclusions de « l’Agenda Numérique Européen 2020« ,  piloté par la Commission Européenne, envisagent que face à la progression exponentielle des besoins le niveau de débit d’accès aux contenus internet pourrait  dépendre du choix et des subsides des annonceurs intégrés aux dits contenus. Ceci évidement signifiera que les zones les moins peuplées du territoire seront les moins « intéressantes » donc les moins rapides et donc les moins rapidement « informées ».

Dépechez-vous de choisir vos périodes de sevrage numérique de peur que d’autres ne vous les imposent sans que vous n’y soyez préparés…

Toit de l’Afrique


4 Mars 2002

 

Aéroport d’Amsterdam. 10 heures

 

La salle d’embarquement, j’entends chacun se rassurer, se positionner à coup de nombre de Mont-Blanc, de Népal, de Pérou, etc. Je suis à part et je cherche à lire sur chacun un signe de force ou de faiblesse qui puisse me rassurer.

J’ai un peu le vertige

 

Aéroport de Kilimandjaro. 21 Heures.

 

Dés la sortie de l’avion je me retrouve instantanément dans un environnement que mon corps reconnait avant mon esprit. La chaleur lourde, humide mais très supportable et les odeurs du cœur de l’Afrique. Les pores de ma peau se retrouvent prés de 20 ans en arrière à ma première arrivée au Cameroun.

 

Les formalités sont rapides, peu de passagers descendent dans ce petit aéroport situé à environ 100 Km du Kilimandjaro et qui porte le nom de ce massif. Je décide alors d’entrer en contact avec le groupe au passage de la douane et mon premier interlocuteur s’avère de suite être le fleuriste qui fournit les fleurs de Quick à Lille. Amusé je me rabats sur le deuxième qui est Pharmacien à Amiens et connaît bien entendu notre agence picarde. …

 

Lors de la récupération des bagages je remarque très vite que je suis celui qui dispose du plus petit sac de voyage. Je me rassure en constatant que plus de la moitié du groupe poursuivra son séjour après le Trek du Kili par deux semaines de Safari en brousse mais je suis tout de même un peu inquiet sur mon niveau d’équipement.

 

Deux représentants de TransAfrica nous attendent. Nicolas est le leader, Olivier est là pour apprendre et faire avec nous sa première ascension.

Nicolas est typique de tous les expatriés que j’ai pu connaitre en Afrique. Il porte bien sa quarantaine, est né au Zaïre dans la région du Katanga puis a sillonné l’Afrique de l’Est pour finalement s’installer à Arusha.

 

Deux véhicules nous attendent : un gros camion 6×6 type safari qui emportera le plus gros de troupes vers l’hôtel de Moshi où nous devons passer la nuit et le 4×4 d’Olivier dans lequel je prends place avec deux autres compagnons de voyage.

Nous mettrons à profit les 90 minutes du trajet pour interroger Olivier sur ce pays qui défile dans le noir le long de la route (la seule vraie route du pays).

 

La Tanzanie, c’est 30 Millions d’habitants dans un des plus beaux et des plus préservés territoires d’Afrique. Le Président Néréré avait mis son pays sous un épais couvercle marxiste pendant 30 ans et il a fallut attendre 1990 pour que le pays sorte de son cocon communiste.

Quelques routes goudronnées, l’arrivée de l’électricité depuis une dizaine d’année, l’importance du tourisme (Dar es-Salaam, Zanzibar ; Safari au Sérengéti et Kilimandjaro). Les Tanzaniens sont avant tout des agriculteurs et des éleveurs (Masaï) et l’économie est largement assise sur ce secteur mais le tourisme représente une ressource considérable pour le pays d’Afrique qui dispose d’une des faunes les plus riches (souvenez-vous de Hatari et de John Wayne capturant des animaux au cœur du Serengeti lorsque la Tanzanie s’appelait encore le Tanganyka).

La tranquillité de Tanzanie est troublée par les activistes musulmans (Zanzibar) et des bases d’Al Qaida sont signalées dans de nombreux sites reculés en brousse. L’ambassade américaine de Dar Es-Salaam a sauté en 2000 en même temps que celle du voisin kenyan à Nairobi.

La corruption  est bien sur présente comme dans toute l’Afrique mais le passé anglais du pays le rend plus raisonnable. Il n’en demeure pas moins que les lois sont avant tout mises au service des puissants (par exemple le port de la ceinture n’est obligatoire que pour les chauffeurs afin de ne pas gêner les rares possesseurs de véhicules particuliers qui ne conduisent jamais eux même)

Les villes les plus importantes sont la Capitale Dar el Salam, Arusha et Moshi dans le Nord.

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Arrivée à l’hôtel. Hôtel typiquement Africain avec tout ce que cela comporte de cafards et de saleté mais là encore me reviennent des réflexes africains immédiats et salvateurs qui me font passer ne nuit parfaite

  

5 Mars 2002

 

Dès 8 heures nous nous retrouvons sur le toit terrasse de l’hôtel, le groupe est réuni : 19 personnes et les 2 expatriés de TransAfrica.

Chacun s’est habillé à l’équatoriale, chaussures de marche et toile beige de rigueur et chacun se présente :

 

Huguette, 60 ans, mélange de Régine la chanteuse et de l’Agripine de Brétecher. C’est la baroudeuse du groupe, Népal, Camp de base de l’éverest, Thaïlande, Amérique du sud. Elle sera un peu notre mascotte.

 

Dominique, Postier dans le Nord, 45 ans, un discret sympa mais qui s’avérera un ronfleur d’un modèle quasi industriel. C’est un des fumeurs du groupe mais c’est aussi un grand marcheur et cycliste.

 

Jean Paul, Contremaître chez Saint Gobain à Vienne. un homme charmant qui vient de perdre sa femme. Il fait entre 30 et 40 Km à pied chaque Samedi après midi pour le plaisir et fait chaque année la marche St Etienne-Lyon (il met en moyenne 8 heures pour 64 km …)

 

Patrice est Pharmacien à Amiens, certainement un de ceux avec lesquels j’ai le plus échangé. Marcheur et montagnard il a réalisé dernièrement la montée du mont Blanc de Tête rousse au sommet dans la même journée.

 

Jean Jacques est conducteur de train à la SNCF, 49 ans en retraite dans deux mois. Il fut rugbyman dans une équipe de 2° division et continue à jouer en vétéran. C’est une armoire à glace doué d’une très forte personnalité.

 

Serge 43 ans , conducteur de train lui aussi, joueur de Rugby lui aussi, entraîné par son ami Jean Jacques. Restera discret tout au long du voyage.

 

Caroline Répression des fraudes à Grenoble, 35 ans, une athlète qui passe ses loisirs à grimper les alpes à peau de phoque.

 

Jean Marc, 35 ans, en couple avec Caroline, même profil physique qu’elle. Ne s’est intéressé qu’à elle et n’a eu que peu d’échanges avec le groupe.

 

Marie, 25 ans . Région parisienne. Marathonienne avec son amie Valérie.

 

Valérie, 25 ans en couple avec Marie.

 

Richard, 45 ans , professeur de gymnastique en Nouvelle Calédonie, un garçon fort sympathique avec lequel nous avons largement évoqué notre passion commune pour la voile.

 

Claude :fonctionnaire territorial à Nantes. 2 Mont Blanc et de très nombreux trek dans le monde entier.

 

Edith et Lana , 45 ans infirmières Suisses, connaissant parfaitement toutes les montagnes de leurs pays et les principaux Trek dans le monde.

 

Vincent, 35 ans, informaticien luxembourgeois, grand voyageur solitaire

 

Claude, le Jean Claude Dus du groupe. Eleveur de poulet fermier à Cholet. 2 Mont Blanc et une une forme à la hauteur d’un humour d’autant plus décalé qui était involontaire.

 

Régis, 52 ans, le fleuriste de Quick à Lille ; 3 Mont-Blanc. ( il est chef de cordée), Paris Roubaix en vélo.

 

Thierry, 35 ans, Service des hypothéques à Pontivy. Gros buveur de bière au demeurant fort sympathique. Le seul ayant à peu prés le même niveau de forme physique que moi. Il m’a rassuré.

 

 

Les bruits et les odeurs de la ville arrivent jusqu’à nous. J’ai encore une fois cette impression d’un retour dans un endroit connu. Je suis bien. Le briefing commence sous le soleil, chacun cherche du regard une trace du Kilimandjaro à l’horizon avant qu’une trouée dans les nuages nous coupe immédiatement la parole pour figer nos regards sur cette masse qui se profile à environ 50 Kilomètres et dont le dôme blanc se situe très précisément là où le promeneur essaye de deviner le sommet d’un gros nuage d’orage.

 

Il est superbe.

 

Olivier nous le présente : le Kilimandjaro est un ancien Volcan dont le massif fait 60 Km d’est en Ouest et 40 Km du Nord au Sud. Il est bordé par le Kenya au Nord et la Tanzanie au sud. Ses deux sommets sont le Mawenzi 5150 m et le Kibo, cratère terminal qui culmine à 5896 mètres et qui supporte les Glaciers des Neiges du Kilimandjaro. Ces glaciers ont fait passer les premiers explorateurs rentrant en Europe et parlant de neige sous les latitudes équatoriales pour des fous et cela jusqu’à une période très tardive puis qu’il a fallut attendre 1850 pour que le Kili soit exploré.

 

L’ensemble du Massif du Kilimandjaro est un parc National extrêmement protégé Aucun véhicule n’y a accès, aucun animal domestique ne peut y entrer. La faune est une des plus riches d’Afrique avec tous les animaux du continent répartis suivant l’altitude, depuis la girafe du Sérengéti tout proche jusqu’au léopard d’altitude des contreforts (un squelette de léopard a été retrouvé dans les glaces jusqu’à 5100 m)

 

Le temps de quelques courses au marché tout proche (je complète mon équipement qui me parait de plus en plus ridicule par rapport aux autres, en achetant un blouson qui devrait compenser le sac à dos de ville dont je suis équipé).

Départ pour le camp de base de Marangu où nous allons retrouver les sherpa  et les guides.

 

clip_image003Le domaine de Marangu est absolument magnifique, géré par une famille blanche depuis plusieurs générations, c’est l’image typique de la propriété coloniale à l’anglaise en Afrique avec ses arbres somptueux, ses pelouses dignes d’un golf et ses petits bungalows disséminés dans une espace sévèrement gardé.

 

Je suis ravi bien qu’un peu surpris lorsque le camion nous dépose tout au fond de la propriété devant les tentes du campement des porteurs. Mais bon, cela nous permet de tous regarder ce campement de petites tentes bleues avec la nostalgie de nos 20 ans. Nostalgie vite douchée lorsque nous comprendrons que ces tentes ne sont pas celles de nos porteurs mais bien les nôtres. Le trek c’est le trek. Ok j’ai compris.

 

L’après midi sera consacrée à une balade en 4 groupes dans les plantations de bananiers et de caféiers environnantes situées sur les contreforts du Massif qui domine la savane. Le sol est riche à la base du Kili, grâce aux cendres volcaniques et à l’humidité la végétation est luxuriante.

Nos guides locaux nous font visiter l’école de village et deux ou trois familles attendrissantes qui recueilleront quelques dollars. L’ensemble de l’économie du secteur tourne manifestement autour de l’ascension du Kilimandjaro.

 

Dîner dans le Lodge et nuit finalement pas désagréable à deux par tente dans une fraîcheur relative (nous sommes à 1550 mètres). Tout le monde rêve aux Neiges Eternelles du Kibo et notre petit groupe passe une nuit calme rythmé par les ronflements puissants de Dominique qui commence à se faire connaître de tous…

 

 

6 Mars 2002

Réveil aux aurores en pleine forme. Chacun prépare un sac contenant les affaires qu’il souhaite laisser sur place (vêtements propres pour le retour ou pour le safari, passeport, billets d’avion, argent)

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Le chef de camp dans son uniforme typiquement colonial nous accueille au centre du Lodge pour nous présenter l’équipe qui va nous accompagner.

Dans la cour centrale du domaine, nous assistons à un dernier briefing très solennel, durant lequel on nous met en garde contre les dangers dus essentiellement au manque d’oxygène.

 

49 personnes nous observent et nous attendent :

43 porteurs qui vont porter nos sacs de voyage sur leurs têtes d’un refuge l’autre ainsi que la nourriture, les réchauds, le pétrole et parfois même l’eau dont nous avons besoin.

clip_image0056 guides complètent l’équipe. Ce sont les aristocrates de la région. Ils savent résister au mal des montagnes (les porteurs eux seront malades au refuge de Kibo), ont fait l’escalade finale plusieurs fois, sont dans une superbe forme physique et sont les seuls qui ont le droit de nous approcher au refuge pour nous apporter les repas. Ils ont entre 25 ans et 50ans.

 

Protus est le chef des guides. La hiérarchie est fondamentale dans l’équilibre d’une expédition telle que la notre. Nos consignes sont strictes. Il faut s’adresser en priorité à lui.

 

Les porteurs sont alignés. Ils disposent devant eux de grands sacs de pomme de terre vides et de grands sacs d’engrais en plastique. Chacun prend un de nos sacs de voyage, le glisse dans un sac de jute puis dans un sac en plastique. Les sacs sont complétés par de la nourriture. Protus soupèse chaque sac et le complète afin que les poids soient équivalents pour tout. Le reste de la nourriture et de l’équipement est chargé dans des sacs et des caisses.

L’ensemble prend ensuite place sur le toit des Land Rover qui vont nous acheminer 10 km plus loin à l’entrée du Parc National du Kilimandjaro. L’aventure peut commencer.

 

 

Marangu gate : La porte de Parc du Kilimandjaro

 

Signature du registre d’entrée dans le parc et notre première vraie marche débute.

 

clip_image006Entre 1800 et 2700 mètres, c’est le domaine de la forêt pluviale (Rain Forest), avec des arbres géants et des fougères arborescentes. Nous sommes souvent dans les nuages et le chemin est particulièrement boueux et encombré de racine. Au bout d’une heure et demi nous faisons une première halte pour déjeuner et faire ainsi connaissance avec les lunch que nous proposeront chaque jour nos porteurs dans des écuelles en émail. Le groupe se sent bien, nous mangeons tous de bon appétit le sourire aux lèvres

 

Dés la fin du repas, l’orage tropical s’abat sur nous. Une pluie battante et lourde, de celles qui ruinaient les efforts de mon boy au Cameroun lorsqu’il repassait mes vestes avant un rendez-vous et que je rencontrais finalement mes interlocuteurs en dégoulinant littéralement des pieds à la tête. Nous marchons entre des troncs impressionnants et le soleil ne traverse qu’avec peine les lianes enchevêtrées

 

Mais la chaleur et humidité favorisent l’éclosion de magnifiques fleurs et l’environnement est superbe.

 

clip_image008Première étape, après environ 5 heures de marche facile : Mandara hut 2700m dans les nuages. Le refuge est constitué de huttes pouvant abriter 4 personnes et d’une hutte principale dont le rez-de-chaussée sert de salle à manger et le grenier de dortoir. Nous investissons les lieux pendant que nos porteurs nous remettent nos sacs et commencent à déballer le matériel qui va leur permettre de nous faire un dîner chaud.

 

Chacun choisit son châlit au grenier. Le confort est spartiate. Des sanitaires sont installés au milieu du camp dans un petit chalet

 

Richard m’enseigne les techniques d’étirement qui me permettront de ne quasiment pas avoir de courbatures pendant le trek.

 

clip_image009Le dîner est rapidement expédié, nous sommes tous un peu K.O. et il commence à faire un peu frais. Olivier nous met en garde contre la présence potentielle de prédateurs (il y a beaucoup de singes Colobes qui peuvent attirer des hyènes, des chacals, et même des léopards). Il conseille donc de ne pas quitter le centre du camp en particulier la nuit pour aller jusqu’aux sanitaires. Ses conseils déclenchent les rires amusés et fanfaron du groupe qui pourtant les respectera individuellement à la lettre. Il faut dire que certains ayant déjà commencé à prendre le traitement diurétique sensé limiter le mal des montagnes, les sorties nocturnes seront multiples ….

 

 

7 Mars 2002

Réveil en forme. La nuit a été agitée et Dominique s’impose comme un ronfleur de grande envergure qui a empêché la moitié du groupe de dormir.

clip_image011Petit déjeuner copieux servi par nos guides qui sont vraiment au petit soin pour nous.

 

Olivier nous donne des consignes précises. Nous allons faire 11 Km pour passer de 2700 à 3700 mètres d’altitude et il convient donc de débuter très précisément notre phase d’acclimatation à l’altitude en utilisant une allure extrêmement lente (1 pas à la seconde en moyenne). Cette démarche que les autochtones appellent le « Polé-Polé » (expression swahilie signifiant ‘très lentement ») est le seul moyen qui permettra ensuite de limiter les effets du mal des montagne.

 

Au départ, nous sommes toujours dans les nuages, et le poncho est de rigueur, mais malgré notre avance « Polé-Polé » nous progressons et nous commençons à sortir des nuages pour retrouver le soleil.

 

Avec l’arrivée du Soleil, nous commençons à constater que la foret s’éclaircie, et petit à petit disparaît. Les dernières fleurs avant une sorte de steppe arbustive faite de bruyères rases. La pointe  du Mawenzi (second sommet du massif, avec ses 5149 mètres) émerge des nuages.

Puis seuls les séneçons géants ponctuent le paysage de plus en plus désertique.

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La première heure est très bavarde, chacun se raconte. Le sourire aux lèvres, le groupe écoute Marc, notre paysan, expliquer à Caroline comment il manipule les agents de la répression des fraudes sur les marchés sans savoir que c’est précisément le métier de Caroline.

 

Mais très vite l’altitude et le dénivelé se font sentir. Huguette commence à lâcher le groupe. Son souffle est court. Olivier détache un guide qui reste avec elle pour ne pas ralentir le groupe. Je ne parle plus, j’avance un pied devant l’autre. Nous sommes déjà à 3300 et même si l’allure est toujours « Polé-Polé », elle est très soutenue et régulière (une halte toutes les deux heures). Je n’ai pas vraiment le moral. Souffrir dés maintenant m’inquiète.

 

clip_image014Certains me semblent totalement à l’aise avec leur effort et poursuivent tranquillement leurs discussions et leurs plaisanteries.

 

Un événement viendra  calmer tout le monde. Au détour d’un virage nous voyons arriver au pas de courses quatre guides situés aux quatre angles d’un curieux brancard muni en son centre d’une roue. C’est le moyen qui a été mis au point pour pouvoir redescendre en moins de 5 heures un blessé ou un grimpeur victime d’un œdème depuis le sommet.

 

clip_image016Tout le groupe regarde en silence passer ce curieux attelage. Chacun des 4 guides se crie des informations en trottinant pour annoncer les trous et les bosses. Un blessé massif et blême est sanglé sur le brancard, les yeux ouverts et la mâchoire serrée. Il ne nous regarde pas et nous évitions de le regarder directement. Chacun se serre sur le bas coté pour les laisser passer. Nicolas ignore alors que le blessé n’est victime que d ‘une fracture du tibia (nous l’apprendrons le soir au refuge), et profite de notre regain d’attention pour nous expliquer de nouveau les dangers de la haute altitude (œdème pulmonaire, œdème de la face, œdème cérébral) et nous rassure légèrement en nous rappelant qu’un des guides nous suit avec un caisson hyperbare portable dans un grand sac prêt à nous ramener artificiellement en urgence par surpression à une altitude inférieure à 2500 mètres.

 

La marche reprend. Les consignes d’avance Polé-Polé sont respectées à la lettre. 3400, 3500, 3600, Jean Paul équipé d’un altimètre rythme notre ascension. Mais Dieu que c’est long  6 heures de marche !. Je finis l’ascension dans les bruyères scié en deux par une série de spasmes qui me vident à tous les sens du terme. Un guide m’attend sur le bord du chemin. Je franchis les derniers virages pas après pas pour arriver enfin au refuge d HOROMBO HUT à 3720 mètres.

 

 

clip_image018Le refuge Horombo est lui aussi constitué de huttes pouvant recevoir de 4 à 6 randonneurs.

Il est situé sur un replis du massif et est traversé par une superbe petite rivière le long de laquelle poussent de magnifiques et imposants séneçons géants. Ces chalets noirs dans cet environnement lunaire me font penser à une base arctiques, et seule la bruyère adoucit un peu  le paysage dominé par d’énormes corbeaux dotés d’une drôle de collerette blanche à l’affût de dizaine de petits rats qui sillonne le camp.

 

Arrivé dans les derniers, mon affectation dans un des chalets est faite. Je serai avec Patrice, Claude, Thierry, Richard et … Dominique le ronfleur

 

Notre nuit est catastrophique, entre les ronflements, la migraine due à l’altitude, le froid (je découvre ce jour là l’erreur imbécile qui m’a fait prendre un sac de couchage prévu pour des températures minimales de 7 à 15° alors que la température descend à –10 dans les refuges et ne monte que rarement au-delà de +10.

Le Diamox que j’ai pris pour la première fois la veille au soir me fera lever quatre fois pour arroser la campagne. Le lendemain matin j’ai perdu tellement d’eau (le Diamox est le plus puissant des diurétiques) que mon alliance peut sortir et rentrer librement de mon annulaire ce qui ne mettait pas arriver depuis plus de 15 ans.

Heureusement, au matin,  Richard m’entraîne au bord du torrent et nous plongeons gaillardement la tête dans le ruisseau pour nous remettre les idées en place.

 

 

8 Mars 2002

Cette journée est entièrement dédiée à l’acclimatation à l’altitude. Nous devons effectuer une marche soutenue pour passer de 3720 m (altitude du camp) à 4300 mètres puis revenir au camp.

Seul ce type de travail permet à l’organisme d’apprendre à gérer les variation de densité gazeuse responsable des œdèmes.

 

Nicolas refuse donc les velléités de certains de passer la journée au camp pour se reposer. En ce qui me concerne j’ai vraiment envie de faire le maximum pour me préparer et me met en marche avec concentration.

 

Je m’aperçois qu’au fil des journées je passe inconsciemment de plus en plus de temps à prendre soin de moi. Lors de chaque arrêt j’essaie de changer de tee-shirt pour éviter de pendre froid. Je mets et j’enlève dix fois par jour ma polaire pour régler au mieux ma température, je me masse les pieds le soir pour ne pas avoir d’ampoule, tout cela est très nouveau pour moi et me semble géré de façon plus inconsciente que consciente.

 

clip_image020Nicolas avance. Il avance très fort. Manifestement il souhaite profiter de cette journée pour nous tester. En 50 minutes il nous a fait franchir 300 mètres de dénivelé ce qui est très important à prés de 4000 mètres. Je suis dans les huit premiers me disant que cela me permet de surveiller son allure et de ne pas subir de coup d’accordéon.

 

Au bout d’une heure il accélère franchement et les 3 personnes situées immédiatement devant mois craquent et ralentissent. Je suis à coté de Richard (le prof de Gym), nous accélérons franchement tous les deux pour recoller au peloton de tête et combler le vide laissé par les 3 marcheurs décrochés. Mon cœur bas très fort (je le situe au-delà de 150) mais nous recollons. Richard à le sourire, cela me rassure. 100 mètres plus loin Nicolas accélère de nouveau et décroche encore Marie et Valérie qui étaient devant nous. Nous venons de passer les 4100 mètres, j’allonge le pas et essaye de suivre Richard qui me pousse à recoller au peloton de tête. Et subitement c’est le trou d’air. Cinq mètres en titubant avant l’arrêt immédiat sur le bord du chemin, le cœur qui veut sortir de ma poitrine et surtout cette impossibilité totale de respirer, la bouche grande ouverte comme une carpe. Rien à faire, je ne respire pas. Marie et Valérie passent à coté de moi et me regardent en souriant, avec dans les yeux un « accroche-toi » qui me fait du bien. Je me calme, je prends la position recommandée, le menton posé sur mes deux mains appuyées sur mon bâton de marche. Le souffle revient progressivement filet d’air par filet d’air, mon cœur se calme, je reprends ma progression et recolle au groupe. L’alerte sera salutaire, plus jamais je ne me laisserai aller à des accélérations inconsidérées. L’altitude est là et elle a le pouvoir. Respect !

 

Deux heures plus tard nous arrivons à 4300 mètres au terme de notre périple. Nous sommes du pied de Mawenzi, deuxième plus haut sommet du Kilimandjaro à 5150 mètres et avons une vue superbe sur le Kibo au pied duquel nous apercevons Kibo Hut ou nous dormirons demain soir. Tous semblent hypnotisés par la voie d’ascension finale que l’on voit très bien et qui nous semble n’être qu’un immense couloir vertical en direction du sommet.

 

Mon appareil photo tombe en panne. Rideau sur les photos. Je ne pourrai plus compter que sur celles que feront Patrice et Régis qui m’ont promis leurs négatifs.

 

clip_image022Retour au camp, je n’aime pas les descentes mais m’aperçois très vite du bien être que m’apporte chaque mètre descendu.

 

Le dîner dans la grande salle à manger du refuge est détendu mais la nuit est encore très agitée : le Diamox poursuit sont œuvre, Dominique ronfle de plus belle (moi aussi me dit on le lendemain).

 

Une de mes sorties nocturnes, équipé de ma lampe frontale, sera l’occasion d’une superbe rencontre avec deux chacals venus roder autour de notre hutte. Un des superbes animaux, pris dans le faisceau de ma lampe, me vient à cinq mètres et seul un claquement de languee lui fera changer subitement de chemin pour s’évanouir dans la nuit.

 

 

9 Mars 2002

 

C’est la dernière étape avant l’ascension finale: Nous prenons la direction de Kibo hut, le refuge situé à 4703 mètres ou nous allons nous reposer quelques heures avant l’assaut.

 

Pour la première fois, le magnifique sommet du Kibo se découpe sur un ciel parfaitement lumineux.

clip_image024Très vite, le paysage devient désertique : plus aucune végétation. Après « the last water point », où nous remplissons une fois de plus nos gourdes, nous atteignons « la selle des vents », pour le lunch qui se déroule dans le silence : nous approchons de Kibo hut (4700 mètres) et la fatigue commence à se faire sentir !

Nous traversons cet espace désolé de 4 km balayé par les vents et ou rien ne pousse ;seuls quelques cactus géants résistent. Toujours ces paysages de plus en plus lunaires et étranges, et nous atteignons enfin vers 15 heures le refuge après 6 heures de Trek

 

Composé de deux grands dortoirs,Kibo Hut est battu par les vents, le froid y est vif mais nous nous y sentons rassurés même si le simple fait de lever la tête vers le sommet situé 1200 mètres plus haut nous fait frissonner.

 

Les porteurs sont malades et vomissent dans leur campement. Seuls les guides semblent en forme et nous servent une légère collation.

 

Huguette a décidé d’abandonner et restera au refuge. Elle ne fera pas l’ascension finale.

 

clip_image026A 19 heures, tout le monde est dans son châlit. J’installe mon sac sous mes pieds pour les relever espérant ainsi un surplus d’énergie, mais je suis gelé et Dominique a choisit la couchette la plus proche de la mienne….La nuit sera courte.

 

Levé prévu à Minuit

 

 

 

 

 

 


10 Mars 2002

 

A minuit et demie, après avoir tenté d’avaler, sans grand succès, une tasse de thé, nous sommes prêts, équipés pour le grand froid, lampe frontale opérationnelle  et prêt au combat. J’ai encore mal au ventre. Il fait –10 mais le vent souffle fort et nous avons froid.

Chacun a choisi qui sera son miroir anti-œdème Pour moi cela sera Patrice qui régulièrement regardera attentivement mon visage pendant que je ferais de même avec lui afin de détecter un éventuel début de tuméfaction. La seule chose que j’ai pu observer sur son visage au cours de 8 heures qui suivirent c’est 10 ans de plus et lui se fit la même remarque.

 

 

L’ascension finale se compose de 3 parties bien distinctes.

 

Nous débutons tout d’abord par 2 heures de montée très raide. Comparable à la rue Lepic à Montmartre sur un sol solide pour passer de 4700 mètres à 5150 mètres. Je vais bien, je me suis calé en cinquième position et j’avance pas après pas en essayant de ne me concentrer que sur le pas suivant.

clip_image028Chaque fois que je me laisse aller à penser à mes sensations je perds pied, puis revient l’automatisme qui seul peut me faire avancer. Nous faisons halte devant la Grotte de Hans Meyer, du nom du premier découvreur de cette voie.

 

Les 6 guides noirs sont répartis au sein du groupe et nous quittent au fur et à mesure qu’un de nous décroche. A la hauteur de la grotte Jean Jacques a déjà stoppé sont effort victime d’une migraine insupportable vers 5000 mètres. Il fera demi-tour seul et rejoindra le refuge.

 

Nous attaquons alors la deuxième phase de l’ascension. Deux nouvelles heures de montée sur le même type de pente mais sur un sol composé de scories volcaniques partiellement gelées. Deux pas en avant, un pas en arrière. C’est l’horreur. Nous ne pouvons pas avancer face à la pente et progression en zig zag. Nicolas fait une halte de temps en temps. J’ai à chaque fois l’impression que la halte arrive à l’extrême limite de mes forces et passe ma minute de répit le menton sur mon bâton à reprendre mon souffle comme je peux. Je calcule mentalement que je respire au rythme effréné de 100 respirations à la minute. Tout le monde semble dans le même état.

 

Serge vomit à grands traits vers 5200 mètres et reste au sol prostré sous la surveillance d’un guide. Notre groupe commence à se disloquer. Nicolas avance inexorablement. Il a prévenu, personne ne doit retarder l’avance des plus forts. Il sait que tous ne monteront pas jusqu’au sommet.

 

Arrive alors la dernière phase de l’ascension. Nous montons depuis 4 heures. Nous devons parcourir maintenant les 200 derniers mètres de dénivelé en escaladant des blocs de rocher de 30 à 60 centimètres de haut. Un jeu d’enfant en bord de mer, mais mon calvaire à 5300 mètres. Je n’en peux plus, je tiens le coup une demi-heure et je cale.

 

Je laisse le groupe me distancer. Thierry vient d’abandonner 50 mètres plus bas en pleurant. Non seulement je n’arrive pas à reprendre mon souffle mais surtout je n’arrive pas à me concentrer suffisamment pour choisir quel rocher je dois escalader pour avancer. Le cul de sac. Les guides se crient dans le noir en swahili des informations. Ils savent où nous sommes. Cesus, l’un des plus jeunes guides, apparaît subitement à mes cotés au moment où j’entends 100 mètres plus haut une explosion de cris joyeux. La tête du groupe est arrivée à la crête.

 

clip_image030Cesus me réconforte d’une grande bourrade amicale et me demande de le suivre. Je me traîne littéralement derrière lui. Le courage revient, mes forces aussi. 30 minutes d’efforts pour m’effondrer sur la plate-forme de Guillman’s Point à 5685 mètres. C’est gagné, j’y suis enfin. J’arrive au levé du soleil au-dessus d’un Océan de nuage qui couvre la savane. C’est certainement magnifique. Je suis hagard.

 

 

Mais Nicolas en veut plus, il veut emmener les plus courageux jusqu’au plus haut point du cratère Uhuru Peak à 5896 mètres d’Altitude. J’hésite tout en mangeant mes barres de céréales qui sont gelées et mes abricots secs qui sont miraculeusement toujours aussi moelleux.

Banco ! Départ pour deux heures de souffrance pour gagner les 300 derniers mètres.

 

clip_image032Le groupe ayant eu une demi-heure de repos de plus que moi me sème très vite et je me retrouve seul avec Patrice qui a vécu un cauchemar dans les rochers avec sa lampe en panne et Cesus qui ne me quitte plus.

 

Nos deux heures seront celles de deux carcasses titubant sur la crête entre de magnifiques murailles de glace surplombant la mer de nuages : un paysage féérique !. Chacun notre tour nous avons crié grâce et chacun notre tour nous avons convaincu l’autre de poursuivre. Cesus nous a poussé, nous a soulagé de nos sacs à dos, nous à parfois enlacés et nous avons fini par attendre ce mythique point au sommet du toit de l’Afrique. Nous sommes tombés alors dans les bras l’un de l’autre.

 

Ce que nous avons vécu là tous les trois, étrangers hier, étrangers demain restera certainement une de nos plus belles tranches de vie.

 

 

 

 

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Toit de l’Europe


Dimanche 16 Juillet 2000 6h45 – 8h 30

Il est 6h 45. Pierre arrive au volant de son 4 x 4 dans la cour de l’hôtel. Cela fait trois jours que nous nous connaissons vraiment après un apéro et une journée d’école de glace et j’ai vraiment l’impression que nous nous connaissons depuis le 10 Octobre lorsque je l’ai appelé et que sa femme a pris ma réservation pour le Mont blanc.

Une dernière petite vérification du contenu de mon sac : la lampe, le baudrier, le casque, les épaisseurs de vêtements, l’Isostar (qui s’apprête à me jouer un tour à sa façon) dans le Camel back de Xavier, l’aspirine, l’elastoplast. tout y est.

Départ pour Saint Gervais et son petit train de la montagne à crémaillère. La gare est quasiment vide. Les 15 jours de pluie et de neige en altitude ont découragé les grimpeurs et nous sommes quasiment seuls avec un groupe du PGHM à monter en direction du Nid d’Aigle.

Je suis bien. Persuadé d’être totalement à côté de la plaque concernant ma condition physique mais fort d’une telle volonté et d’une telle confiance dans mon guide que je ne pense même pas aux difficultés qui s’annoncent.

 

8h30 – 10h15 – Promenade disiez-vous ?

Au Nid d’Aigle, terminus du Train du Mont-blanc, à 2372 m, vers 8h 30 nous n’attendons pas et nous prenons immédiatement la route vers le haut.

La Neige est présente partout. Pierre semble un peu inquiet. Nous sommes les seuls à partir et j’ai beau avoir tout à fait confiance en lui je ne peux pas m’empêcher de traquer la moindre incertitude sur son visage.

Les pas de Pierre ne sont pas trop rapides ; il va régulièrement ce qui me pose quelques problèmes et ce qui m’en posera jusqu’au bout moi qui est plutôt l’habitude de marcher très vite dans les chemins et de m’arrêter très souvent. C’est d’ailleurs ces grandes ballades de montagne où je pouvais prendre 500 mètres d’avance sur Jo et les enfants en quelques minutes qui m’avaient laissé penser que la montagne ne me faisait pas peur. Quelle erreur …

Le chemin ici est très ordinaire, serpentant en lacet sur la pente. Pierre m’explique que pour Messner (son grimpeur de référence) c’est le premier pas qui conditionne le dernier. Je me fie à son rythme et essaye de m’y tenir. Toujours plus de neige alors que tout ce que j’avais lu jusqu’alors n’annonçait pas de neige avant le refuge de Tête Rousse. Nous sommes absolument seuls à grimper.

Au détour d’un petit vallon nous tombons sur un guide de Chamonix, copain de Pierre, qui redescend au pas de course avec un Japonais équipé à l’ancienne mais dont le visage émacié et la silhouette élancée montrent bien mieux qu’un beau sac à dos sa capacité de grimpeur. Le Chamoniard explique à Pierre qu’il est resté deux jours au refuge du Goûter sans pouvoir accéder au Mont-Blanc. Il a fait deux tentatives dont une avec le Japonais qui en était à sa troisième tentative et qu’ils redescendent en désespoir de cause. Trop de neige (il est tombé 70 cm de neige en une semaine). Il remontera demain mais il nous dit avoir fait la trace jusqu’au Dôme du Goûter.

La discussion dure moins d’une minute, les mots sont précis et Pierre ne me fait aucun commentaire. Le guide du Japonais lance avant de reprendre sa route un  » mais lui il est costaud ça va aller  » qui m’a fait l’effet d’un verre d’alcool lorsque l’on a froid : un bon coup de fouet sur le coup et une grand vide après, non je ne suis pas costaud et mes 110 kg je vais avoir bien du mal à les traîner surtout si comme il le dit, il faut être « costaud ». Pas brillant, d’autant que les pas de Pierre sont toujours aussi réguliers et que je commence à peiner un peu.

Après la première pente, sur un méplat caillouteux, je vais pouvoir essayer le Camel back de Xavier. L’Isostar n’est pas mauvais et je mange ma première barre chocolatée. Pierre ne touche à rien mais m’incite à boire beaucoup. Le tuyau du Camel back est trop court et je devrai poser mon sac à chaque fois que je voudrai boire.

11h00 – 12h00 – Le Refuge de Tête Rousse : l’Oasis dans le désert

Nous nous arrêtons à 3167 m d’altitude après un dénivelé de 795 m. Je suis déjà épuisé et j’essaye de le cacher à Pierre. J’ai vu, mètre après mètre, la silhouette du refuge approcher comme une oasis dans le désert. Nous laissons nos sacs et nos vêtements au soleil pour qu’ils sèchent un peu. Nous allons prendre plus d’une heure de repos pour nous restaurer. J’ai du mal à avaler autre chose que de l’eau. Pierre mange une omelette au jambon et au bout d’une demi-heure je me commande deux œufs sur le plat. J’ai enfin repris mon souffle.

12h00 – 14h45 – Les rochers : qu’est que je fais là ?

Pierre m’encorde comme il l’avait fait lors de ma demi-journée d’école de Glace vendredi. Le harnais est compliqué et jusqu’à la fin c’est toujours lui qui se chargera de m’équiper avec beaucoup d’attention. Rachel, la patronne du refuge nous souhaite une bonne ascension et nous met en garde contre le couloir du Goûter où de nombreux grimpeurs se sont fait blesser récemment par des chutes de pierres. Pierre attendra notre retour et le franchissement du couloir dans l’autre sens pour me parler des horribles accidents qu’il y a vu s’y produire.

Nous avançons d’abord régulièrement sur le petit glacier de Tête Rousse pour rejoindre la trace qui conduit droit vers ce passage le plus dangereux de l’ascension.

Dans mes lectures sur cette ascension, j’ai toujours buté sur ce couloir, ignorant totalement son véritable danger, son aspect en vérité. J’ai pris le risque de venir ici, je l’assume.

Toujours pas d’Alpiniste n’y dans un sens n’y dans l’autre

Un câble a été installé tout au long du couloir, sur laquelle nous devrions fixer un mousqueton pour qu’il coulisse jusqu’à l’arrivée de l’autre côté.  Mais Pierre m’explique que la trace dans la neige est bien stable, qu’il est tôt et que la neige empêche les chute de pierres. Nous allons traverser sans nous accrocher au câble mais en marchant le plus vite possible pour traverser le couloir

Nous grimpons les derniers mètres en travers sur la glace et les rochers, abordons le couloir rapidement et, sans coup férir, nous nous précipitons vers la rive opposée. Il ne s’agit plus de penser mais de passer. Je ne sais pas s’il y a vraiment un danger, je ne sais pas et nous marchons à toute allure sur la pente glacée.

Evidement ce qui devait arriver arrive, scrutant l’amont pour détecter une éventuelle pierre déboulant du haut du couloir, je ne respecte plus les consignes de Pierre qui m’avait demandé de bien regarder mes pieds. Mes crampons s’accrochent dans ma guêtre droite, la déchirent et je tombe à genoux sur cette petite trace de 30 cm de large. Je ne me suis jamais fait aussi petit, j’ai à ma droite 800 mètres de vide et à ma gauche 1000 mètres de pierre et de neige qui ne demandent qu’à me tomber dessus. Mais j’ai aussi bien senti la corde de Pierre se tendre immédiatement avec une fermeté impressionnante et rassurante et un ferme  » debout et en avant  » qui me remettent sur pieds instantanément. Dés cet instant et pour les deux jours à venir j’aurai une confiance totale dans cette corde qui nous relie et dans ces consignes que je suivrai à la lettre sans jamais plus regarder ni en haut ni en bas.

Nous avons franchi un point de non-retour. Maintenant commence véritablement l’ascension du Mont-Blanc.

Nous allons grimper une pente raide, mal indiquée, zigzaguant entre d’énormes rochers, avec très peu de temps de répit. Je souffre énormément et commence à demander à Pierre de s’arrêter très souvent, trop souvent, pour reprendre mon souffle. Pierre garde son calme mais n’hésite pas à m’houspiller un peu pour que les arrêts soient courts et le plus espacés possibles.

Parfois, il faut faire de gros efforts pour s’élever car certaines marches sont hautes et les blocs que nous devons franchir impressionnants. Le rythme n’est pas rapide mais suffisamment soutenu pour m’épuiser encore un peu plus. Je commence à me demander ce que je fais là. Nous croisons une première cordée qui redescend. Il n’ont pas pu aller au sommet. Et une heure plus tard nous sommes rejoints par une cordée de trois filles. La guide est  » aspirante  » et sera la huitième femme guide à Saint Gervais. Ces deux compagnes de cordées ont l’air très sympa, 25 ans à peu prés, prennent des photos sans la moindre marque d’essoufflement et peut-être par charité pour moi m’expliquent qu’elles s’entraînent depuis un an et sont là depuis huit jours à faire des petites ascensions d’échauffement.

Nous rencontrons plusieurs fois d’autres cordées ou des individuels qui descendent. Je ne les regarde pas beaucoup, furtivement parfois, envieux de leur exploit, mais sont-ils tous allés au sommet. Maintenant, après l’avoir accompli, je n’en suis pas persuadé.

Au détour d’un rocher j’aperçois enfin le refuge qui me paraît totalement inaccessible là haut tout la haut. Une fois de plus à mes questions « le plus dur est fait ? » « combien de temps encore ? » « y a t il un peu de plat » Pierre me répond « ne t‘occupes de rien, ne réfléchis pas, marche ». J’en ai marre, tellement marre, je pense à tous ces imbéciles qui m’ont parlé d’une promenade de santé. Moi le premier.

Juste au-dessous de l’arrivée, alors que le Refuge est visible depuis un certain temps, quelques filins d’acier aident à surmonter les écarts entre les rochers et la marche en est un peu améliorée. Je m’aide de mes bras qui sont les seules parties de mon corps capables de faire un effort. Je sais ce que veux dire aller au bout de soi. Le refuge est au-dessus de ma tête à 50 mètres j’aperçois quelques alpinistes sur la coursive en train de nous observer et alors que j’avais pris le rythme 10 mètres de montée 3 minutes de halètements pleins d’étoiles devant les yeux je finis ces 50 derniers mètres sans m’arrêter m’effondrant sur le balcon du Goûter, des larmes plein les yeux. J’y suis.

 

14h45 – 19h – Le Refuge de l’Aiguille du Goûter : 3 étoiles dans la tête

Nous atteignons le Refuge après avoir parcouru les 650 m de dénivelé en 2 h 45. Les meilleurs mettent moins de deux heures… Nous sommes maintenant à l’altitude de 3817 m et nous allons pouvoir nous reposer pendant presque 12 heures. C’est du moins ce que je pensais. La réalité sera autre.

Pour l’instant, nous pénétrons dans les deux pièces faisant office de sas d’entrée, la première destinée à recevoir les piolets, les bâtons et les crampons, la seconde pour les chaussures que l’on échange contre des sabots en plastique.

Mais ici, dans cette seconde pièce, il fait totalement noir et il est assez difficile de trouver deux sabots de pointure identique en tâtonnant sur les étagères (surtout du 46). Je suis dans un état second j’accroche mes affaires comme je peux, je mets mes guêtres dans mes chaussures et les stocke le plus haut possible.

Le refuge est accueillant et pour l’instant peu de monde occupe les tables immenses. Je vois quand même quelques personnes bien fatiguées. Viennent-elles du sommet ou du bas ?

Pierre, qui connaît bien les lieux ( il accomplit actuellement sa 100e ascension au Mont-blanc) s’inscrit pour les repas, la nuit et les petits déjeuners. Les filles qui nous avaient doublées et qui sont arrivées depuis plus de 20 minutes nous ont commandé les deux thés, fruits de la vague plaisanterie que j’avais glissée dans un souffle lorsqu’elles nous avaient dépassés.

Nous nous asseyons à une des grandes tables sur des bancs, objets de convoitise plus tard dans la soirée. Je m’assoie la tête dans les mains. Pas frais Jérick pas frais du tout. Il me faut encore 10 minutes pour pouvoir parler à Pierre qui est en pleine forme et qui me regarde en souriant. Il a choisi dans la journée deux ou trois moments difficiles pour me dire des « bravo Jérick » qui à chaque fois m’ont fait gagner 100 mètres. Il m’en sert quelques-uns uns à la suite qui me font beaucoup de bien.

Pierre me choisit une place dans un des dortoirs et me conseille de dormir jusqu’au repas. Je suis toujours dans le cirage et je décide de ressortir pour respirer et essayer de téléphoner. Depuis la coursive du refuge j’essaye de prendre une photo mais le brouillard est là. Quelques grimpeurs arrivent, eux aussi ont l’air épuisés. J’appelle Jo, puis François. Répondeur à chaque fois. Heureusement car j’aurai été incapable de tenir une conversation. Le cœur sur les lèvres à tous les sens du terme. Je vais m’allonger et essayer de dormir. Mais les arrivées successives et quelque chose que je n’ai pas encore identifié m’empêchent de m’endormir. Je reste allongé dans une sorte d’état second assez bizarre.

Je sais pourquoi je suis là. Je l’ai voulu. Je sais aussi que venir jusque là et ne pas poursuivre demain serait pire que d’avoir rebroussé chemin aujourd’hui. Je me concentre sur des images de prairie, de lapins et de tourtiaux pour essayer de m’endormir. Mais rien n’y fait. Une heure après m’être couché mon cœur bat encore à 110. Le soir à 21 heures je serai encore à 100.

Je sais que respirer pendant près de 12 heures à 3800 m va me permettre de m’habituer à ce rythme étranger. Pierre m’a donné à deux reprises un médicament évitant le mal des montagnes. Ajouté à l’aspirine que j’ai prise en montant je vais totalement éviter la migraine et les crampes. Il faut dire que j’ai bu tout mon stock d’Isostar.

Petit à petit, de nouveaux arrivants parviennent au Refuge. Il a fait tellement mauvais au cours des derniers jours que tous avaient différé leur montée et l’annonce d’un lundi de beau temps les a fait attaquer la montée jusqu’au Goûter dans l’après midi.

Dans mon dortoir, à mon arrivée, étaient déjà présents, 3 personnes. Viendront dans un ordre que j’ai oublié des anglais, des espagnols, des américains et d’autres français.

Ils se sont installés, posant leurs sacs contre le mien dans l’allée centrale, réduisant seulement d’autant la place.

Pour sortir, tous sont à chaque fois obligés d’enjamber une montagne de sacs et de chaussures. Je comprends pourquoi Pierre m’a choisi une couchette proche de la porte.

Je quitte ma couchette une première fois pour me rendre aux toilettes et c’est alors que je m’apercevrai que le Refuge est bien chargé. Des gens sont assis partout. Certains semblent fatigués surtout parmi les plus jeunes et leurs visages reflètent un air hagard, marqués par l’effort intense de la première montée, cela me rassure un peu. Je vais mieux et je peux retéléphoner à Jo.

Il faut se frayer un passage tout au long du Refuge pour rejoindre un abri servant de WC, sur une coursive dans l’accumulation des sacs à dos et des chaussures mises à sécher.

L’installation sanitaire est moderne mais spartiate. Une baraque métallique en surplomb au-dessus du vide avec une rangée de 5 cabines donnant accès au plus vertigineux W.C. à la Turc qu’il m’ait été donné de voir. Plouf et replouf mais 600 mètres plus bas. Heureusement que le froid tue l’odeur et les mouches.

Un des gardiens balance vigoureusement de grandes pelletées sur les tôles du bâtiment, sans doute pour reconstituer, grâce à la fonte, la réserve d’eau.

La vallée à cette heure ( environ 18h ) est totalement envahie de nuages et seule la face de l’Aiguille de Bionnassay est visible, merveilleusement éclairée, blanche et majestueuse. Il est difficile d’évaluer la distance des pentes de cette face, mais ici presque au cœur du massif on ressent très bien l’immensité de ces roches recouvertes éternellement de neige.

En regagnant ma place, je vois encore un japonais qui grimpe à cette heure tardive les dernières difficultés de l’ascension.

Au Refuge, les gardiens et la cuisine ne chôment pas. Des dizaines de boissons, de repas sont distribués.

Il est presque 18 h, je bloque deux places à une table et j’attends Pierre. Je me suis installé par hasard à une table mélangeant des anglais et des américaines. Pierre se joint rapidement à moi et nous passons un super repas à plaisanter et j’apprends de la bouche de mon guide qu’il a gravi l’ensemble des sommets les plus réputés d’Amérique du Nord. J’en suis très fier. Non mais dites donc c’est mon guide à moi …

Soupe, viande bouillie, purée et gâteau de riz. Repas de rêve. Qu’est ce que c’était bon ! . J’ai même eu droit à un  » happy birthday  » lorsque mon anglais embué leur a laissé comprendre que j’étais là pour mon cadeau d’anniversaire.

Partout ailleurs, de nombreux alpinistes se restaurent également. L’atmosphère est pleine de bruits et de chaleur. Dans une pièce, séparée de la salle à manger, des tables sont installées pour ceux qui désirent préparer eux-mêmes leurs repas sur des réchauds à gaz.

Je suis bien alimenté et presque reposé, pour l’ascension tout à l’heure.

Retour en chambre après nous être mis d’accord avec Pierre sur le lever à 2 heures.

21h – Dimanche 17 Juillet 2000 –  Temps de repos mais pas de rêve

 

Par la fenêtre, je ne vois que la neige blanche et le ciel bleu. Le soleil est enfin arrivé et tout le monde se prépare à dormir. Rapidement tout se calme et vers 21h le silence commence à s’établir.

Malheureusement mon copain l’Isostar me fait maintenant payer son coup de main de la journée. Ce n’est que vers minuit que j’identifierais enfin ce qui m’a empêché de dormir toute la nuit. L’Isostar c’est avant tout de la vitamine C et de la caféine. Pas une minute de sommeil ne me sera accordée.

Une petite américaine d’une vingtaine d’années se couche à coté de moi. Je l’entends grommeler avec son père pour qu’il choisisse cette couchette mais il lui chuchote que je suis trop gros… Sympa…

Tout au long des quatre heures de demi-sommeil, nous nous gênerons en nous donnant des coups de coudes, en prenant plus de place que prévu, en remuant pour se replacer dans une position plus confortable.

Je ne garderai pas de cette nuit un souvenir agréable, pas de sommeil, pas de place, des brûlures d’estomacs (merci l’aspirine).

1h45 Debout. Je suis presque en forme. Nuit blanche mais idées claires. Pierre m’avait dit d’attendre que tout le monde soit levé avant de bouger. Il voulait que je me repose le plus longtemps possible. Mais il me trouvera assis tout prêt lorsqu’il sortira de son dortoir.

Le petit déjeuner est frugal, consistant simplement dans quelques tartines avec beurre et confiture. Je n’ai pas très faim mais Pierre mange tranquillement.

Mes gestes sont lents, je laisse au refuge mon sac à dos et ne prends avec moi que la Camel back de Xavier et les quelques barres chocolatées qui me restent. Je retrouve mes chaussures trempées. Je n’aurai j’aimais dû laisser mes guêtres dedans. J’étais trop faible pour y penser hier soir.

Maintenant il faut se presser : ranger les couvertures, les sabots, descendre et s’habiller, mettre les crampons, la veste, le harnais, la corde, les gants, la lampe frontale. Ce n’est pas très simple vu le peu d’éclairage que nous avons.

Partout autour du Refuge, la même fébrilité dans la nuit et la froideur. Nous sommes prêts à partir, à 2h 40.

L’aventure commence.

 

Lundi 17 Juillet – 2H40 – 7H20 – Marche dans la nuit sous la lune

Nous gagnons tout d’abord une petite plate-forme au-dessus du Refuge.

Ma lampe frontale ne marche pas, clignote et s’arrête. J’ai mal branché la pile. Je pose mes gants, fais tomber un de mes bâtons ; Pierre s’impatiente et m’en fait la remarque.

Nous avançons comme une dizaine de cordées, Pierre est devant. Il connaît le chemin. Je le suis, reprenant mon habitude de la veille de compter mes pas pour ne penser à rien d’autre: un, un, un, un, un. Uniquement préoccupé par mes pas. Au bout de 300 mètres mon souffle est déjà court. Ma lampe frontale éclaire peu mais la pleine lune fait le reste.

Loin devant, j’entr’aperçois des lueurs blafardes dans la même direction, à une distance absolument impossible à évaluer et qui ne donne aucune indication sur l’état de la piste ni sur les difficultés probables. Je marche sans appréhension cherchant à correctement placer mes pas sur la piste bien marquée.

La nuit est très claire. Les étoiles dans le ciel et un sol enneigé donnent l’impression d’une promenade hivernale. Je ne distingue rien des alentours et ne perçois que le crissement des crampons sur la neige glacée.

Nous attaquons maintenant ce qui sera, sans aucun doute, l’un des passages les plus pénibles de ces deux jours. Le Dôme du Goûter et ses 4304 m surgit devant nous mais nous le voyons vraiment que très peu. Je ne devine que le début de la pente et je sais seulement qu’il me faudra passer très loin là-haut où clignotent quelques lueurs.

Nous marchons, marchons sans cesse dans la trace bien visible. Je reprends mon habitude de la veille de demander à Pierre de s’arrêter régulièrement. Il me dira au retour que lors du premier arrêt dans l’ascension du Dôme du Goûter il s’est dit que je n’arriverai pas au bout.

Nous suivons les cordées qui avancent interminablement sur la piste. Je n’ai pas la force de regarder les autres alpinistes qui progressent à quelques distances de nous, et qui, parfois, suivant leur tracé, reviennent vers nous. Je n’arrive pas à conserver la bonne distance avec Pierre. Il veut que la corde soit toujours tendue, elle ne l’est jamais comme il faut et je suis soit collé à lui soit stoppé, plié en deux, en train de tenter de reprendre mon souffle. Il souffre pour moi je le devine. Il se demande à quel moment il va me proposer de faire demi-tour. Il l’a souvent fait. Il sait.

Je souffre terriblement, horriblement. Je n’arrive pas à reprendre mon souffle entre chaque pas et l’esprit, tout occupé par cette souffrance, ne permet pas d’apprécier la promenade. Je me souviens d’avoir pensé que tout ceci était trop dur, insupportable, imbécile même. Mais je me souviens aussi d’avoir pensé à ceux que j’aime et que ceci m’a fait faire le pas de plus.

Lorsque enfin nous arrivons au sommet du Dôme du Goûter ( 4304 m ).Je peux enfin boire un peu et faire une pause très rapidement, trop rapidement encore et nous poursuivons notre route vers le col du Goûter, quelques dizaines de mètres au-dessous à 4255 m.

Le vent souffle à 70 Km /heure. Je me suis refroidi pendant la pause. Le bout de mes doigts me piquent. Par contre le reste de mon équipement tient le coup et je n’ai ni froid aux pieds, ni aux jambes ni au corps.

Nouvelle halte au col du Goûter, je sens bien que nous sommes en route vers le sommet et qu’il faut continuer. L’esprit a repris pleinement sa fonction, mais ne recontrôlant pas les impulsions désordonnées du cœur ou du souffle attaqué par une opportuniste bronchite.

Je me prends à penser que cette ascension ne finira jamais et qu’il y a de l’absurdité à être ici. Je fais de très violents efforts pour avancer et sans doute ai-je un peu peur, sans me l’avouer, de la suite de la course. Pierre, lui marche tranquillement. Il est 4 h 30.

Tout à coup Pierre me montre des lumières très loin dans la vallée. C’est Lyon me dit-il. Il n’y a aucun nuage.

Dans la montée vers le Refuge Vallot, la pente semble moins raide mais peut-être, n’est-ce qu’une impression. J’ai pris le parti de bloquer Pierre régulièrement pour me reposer et embrayer derrière une autre cordée. Et ainsi de suite. Je sens que Pierre n’approuve pas mais il me laisse faire.

Je ne m’aperçois pas que je marche très mal, face à la pente, utilisant une énorme quantité d’énergie, peinant de nouveau, soufflant, incapable de corriger l’erreur, ne la soupçonnant même pas. C’est Pierre, qui sans nul doute reste attentif à mon état, qui me rappelle à l’ordre en me demandant de reprendre une marche adaptée au glacier et de surtout rester régulier. Je l’entends et, m’appliquant à alterner les pas l’un au-dessus de l’autre, je reprends un peu de souffle et de confiance.

Lorsque nous arrivons à la hauteur du Refuge Vallot à 4362 m, nous pouvons apercevoir sur notre gauche le modeste abri utilisé par les cordées en grande difficulté sur l’ascension.

Le froid est vif et mes joues sont glacées. Nous saurons après que nos cornées sont en train de geler. Nous commençons à apercevoir quelques personnes qui descendent et cela me réconforte.

Maintenant, nous pouvons voir le sommet qui est encore très loin mais, étrangement, j’ai peu à peu la certitude absolue que j’arriverai au sommet, que tout n’est qu’une question de temps. Et j’essaye de faire comprendre à Pierre que mes arrêts vont m’aider à y arriver. Pauvre Pierre il a toujours su m’houspiller suffisamment sans pour autant m’infantiliser. Chapeau.

Cela faisait deux jours que je n’osais plus regarder le chemin restant à parcourir et pour la première fois je le refais. Cela m’aide, le sommet approche. J’ai lu que ceux qui dépasse le refuge Vallot, sauf mauvais temps, vont au bout. Je m’accroche à cette idée.

 

7h – 7h 30 – Le toit de l’Europe : j’y ai laissé un petit bout de moi.

Nous atteignons enfin l’arête sommitale, objet de tant de rêves et de délire. Ici, il faut de nouveau faire très attention car, de chaque côté, le précipice est vertigineux et le vent qui souffle violemment, gêne la respiration et la vue. Nous sommes obligés de nous arc-bouter un peu pour résister aux rafales qui nous assaillent et pour mettre un pied devant l’autre. Mais la pente n’est plus très rude.

Après quelques dizaines de mètres sur cette corniche, nous débouchons sur une plate-forme bien dégagée, d’une centaine de mètres de long sur dix de large.

Tout à coup Pierre se retourne vers moi et s’apprête à frapper son gant contre le mien. Je me dis que je dois avoir de la neige sur moi et qu’il prend soin une nouvelle fois de moi en me déneigeant. Mais j’entends sa voix me dire « Bravo Jérick tu es sur le toit de l’Europe ». Je n’avais même pas pris conscience que nous étions arrivés et lorsque je regarde les photos qu’il a faites de moi sur le sommet je me vois en train de boire, uniquement concentré sur cette unique chose : reprendre mon souffle et débloquer mon Camel back qui est gelé.

LE MONT-BLANC

Nous sommes au sommet du toit de l’Europe, le Lundi 17 Juillet, à 7h 30mn.

Nous avons fait depuis le Refuge de l’Aiguille du Goûter 1039 m en 5h00mn.

Le paysage est fantastique et bien que je ne connaisse aucun des sommets environnants, je pose quelques questions à Pierre mais plus pour lui donner le change, car d’une part je suis trop cramé pour me concentrer sur ces réponses et d’autre part et pour la seule fois de ces deux jours, j’ai un peu le vertige.

Le soleil s’est levé, s’est magnifique, Pierre me photographie avec le reste du monde comme arrière plan. Nous n’allons rester en haut que 10 mn et je ne pense même pas à le prendre, lui, en photo. Quand nous décidons de repartir, d’autres alpinistes parviennent au but à leur tour.

Mais 30 heures plus tard ces instants remis en mémoire par ce que je viens d’écrire n’ont qu’un nom « le plaisir absolu ». Celui d’avoir pu me vaincre, d’avoir pu repousser mes limites. Pierre, sans qui je ne serai pas monté jusqu’en haut l’a résumé d’une phrase :  » Petite condition physique mais gros moral « . Quel Pied, mais plus jamais !!